Sommeil et médecine générale
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Changement d’heure : un canular de B. Franklin ?

"Oblige a man to rise at four in the morning, and it is probable he will go willingly to bed at eight in the evening."


Instituée en 1976 en France (sous la présidence de V. Giscard d’Estaing) à la suite du choc pétrolier de 1973, l’heure d’été a pour origine une lettre un peu loufoque et pleine d’humour que Benjamin Franklin envoie en 1784 au Journal de Paris.
« Forcez un homme de se lever à quatre heures du matin, il est plus que probable qu’il se couchera très volontiers à huit heures du soir ; et qu’après avoir dormi huit heures il se lèvera sans peine à quatre heures le lendemain matin »

Cette idée était donc à l’origine superbe canular destiné à Antoine Alexis-Francois Cadet de Vaux, éditeur du Journal de Paris qui lui aurait conseillé de "rester actif et inventif malgré sa santé déclinante à l’âge de 78 ans" (Sources : voir bas de page. )

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"J’ai découvert qu’on peut s’éclairer pour rien de la belle et pure lumière du soleil".

Le goût de Franklin pour ce type de canular est peu connu du grand public (on lui attribue plus volontiers l’invention du paratonnerre !), mais nombre de ces travaux en attestent.
Né à Boston, Benjamin Franklin (1706 – 1790, est d’abord imprimeur-journaliste, puis Il édite l’Almanach du Bonhomme Richard de 1732 à 1757 (Poor Richard’s Almanack) dans lequel il écrit, sous le pseudonyme de "Richard Saunders" , des adages et des maximes plein d’humour et de bon sens - Mais dont les Français, à la veille de la révolution, n’eurent qu’une version moraliste et expurgée d’humour. Plus tard, il est envoyé en mission à Paris pour obtenir l’appui du roi de France, Louis XVI, qui reconnaîtra la République des États-Unis où il retournera 1785, couvert de gloire.

Lorsqu’on prend le temps de le lire en détail, on voit que ce texte est plein d’un humour pince sans rire que n’aurait pas désapprouvé un Maître de la pataphysique comme Alphonse Allais.

De nos jours, les connaissances sur les mécanismes chronobiologiques du sommeil apportent la preuve que le rythme veille-sommeil est en grande partie conditionné par des facteurs génétiques, et qu’il n’est donc pas très opportun, comme préconisé ici, de "faire tirer un coup de canon dans chaque rue pour ouvrir les yeux des paresseux sur leur véritable intérêts" (et pour mettre tout le monde au travail à la même heure !).

Force est de constater que les économistes qui conseillent les hommes de pouvoir n’ont pas l’humour de Franklin, car malgré de nombreuses études qui mettent en doute son utilité (Cf. doc.) nous continuons à subir deux fois par an ce petit traumatisme chronobiologique que nous impose le changement d’heure.
Ce décalage d’’une heure est heureusement sans conséquences pour la plupart des gens, mais chez certains types de dormeurs il peut provoquer certains désagréments et participer à l’apparition d’une insomnie.
- les chronotypes "matinaux extrêmes", qui ont tendance à dormir en avance de phase se réveillent encore plus tôt en automne au passage de l’heure d’hiver.
- les chronotypes "vespéraux (du soir) extrêmes", qui ont des difficultés à se réveiller la matin sont encore plus pénalisés le matin lors du passage à l’heure d’été et ont bien du mal à s’endormir plus tôt le soir.


Nb. Ce n’est en réalité qu’en 1907 que cette fausse bonne idée fut reprise (sans aucun humour) par un certain William Willett (1857-1915), dans une brochure intitulée Waste of daylight (Le gaspillage de la lumière du jour). Les Anglo-Saxons utilisent à cet effet l’expression "Daylight Saving Time" (littéralement : économie de temps d’éclairage naturel).

Le projet de loi proposé par le député André Honnorat (1868 – 1950) fut voté pour la première fois en 1917 en raison des économies imposées par la guerre.


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Alphonse Allais (1854/1905).

Benjamin Franklin, lettre parue dans Le Journal de Paris du 26 avril 1784

« Messieurs, vous nous faites souvent part des découvertes nouvelles ; permettez-moi de vous en communiquer une dont je suis moi-même l’auteur, et que je crois pouvoir être d’une grande utilité.

« Je passais, il y a quelques jours, la soirée en grande compagnie, dans une maison où l’on essayait les nouvelles lampes de MM. Quinquet et Lange ; on y admirait la vivacité de la lumière qu’elles répandent mais on s’occupait beaucoup de savoir si elles ne consumaient pas encore plus d’huile que les lampes communes, en proportion de l’éclat de leur lumière, auquel cas on craignait qu’il n’y eût aucune épargne à s’en servir : personne de la compagnie ne fut en état de nous tranquilliser sur ce point, qui paraissait à tout le monde très important à éclaircir, pour diminuer, disait-on, s’il était possible, les frais des lumières dans les appartements, dans un temps où tous les autres articles de la dépense des maisons augmentent si considérablement tous les jours.

Je remarquai, avec beaucoup de satisfaction, ce goût général pour l’économie, car j’aime infiniment l’économie. Je rentrai chez moi et me couchais vers les trois heures après minuit, l’esprit plein du sujet qu’on avait traité. Vers les six heures du matin je fus réveillé par un bruit au-dessus de ma tête, et je fus fort étonné de voir ma chambre très éclairée : endormi, j’imaginai d’abord qu’on y avait allumé une douzaine de lampes de M. Quinquet ; mais en me frottant les yeux, je reconnus distinctement que la lumière entrait par mes fenêtres ; je me levai pour savoir d’où elle venait, et je vis que le soleil s’élevait à ce moment même des bords de l’horizon, d’où il versait abondamment ses rayons dans ma chambre, mon domestique ayant oublié de fermer mes volets : je regardai mes montres, qui sont fort bonnes, et je vis qu’il n’était que six heures, mais trouvant extraordinaire que le soleil fût levé de si bon matin, j’allai consulter l’almanach où l’heure du lever du soleil était, en effet, fixée à six heures précises pour ce jour-là ; je poussai un peu plus loin ma recherche, et je lus que cet astre continuerait de se lever tous les jours plus matin jusqu’à la fin du mois de juin, mais qu’en aucun temps de l’année il ne retardait son lever jusqu’à huit heures.

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Journal-de-Paris 26/04/1784


Vous avez sûrement, messieurs, beaucoup de lecteurs des deux sexes, qui, comme moi, n’ont jamais vu le soleil avant onze heures ou midi, et qui lisent bien rarement la partie astronomique du calendrier de la cour ; je ne doute pas que ces personnes ne soient aussi étonnées d’entendre dire que le soleil se lève de si bonne heure, que je l’ai été moi-même de le voir : elles ne le seront pas moins de m’entendre assurer qu’il donne sa lumière au même moment où il se lève ; mais j’ai la preuve de ce fait, il ne m’est pas possible d’en douter, je suis témoin oculaire de ce que j’avance ; et en répétant l’observation les trois jours suivants, j’ai obtenu constamment le même résultat. Je dois cependant vous dire que lorsque j’ai fait part de ma découverte dans la société, j’ai bien démêlé, dans la contenance et l’air de beaucoup de personnes, un peu d’incrédulité, quoiqu’elles aient eu assez de politesse pour ne pas me le témoigner en termes exprès. J’ai trouvé aussi sur mon chemin un philosophe qui m’a assuré que j’étais dans l’erreur sur l’article de ma relation où je disais que la lumière entrait dans ma chambre ; que je concluais mal à propos ce prétendu fait, de ce que mes volets étaient demeurés ouverts, et que cet événement accidentel n’avait pas servi à introduire la lumière, mais seulement à faire sortir l’obscurité ; distinction qu’il appuyait de plusieurs arguments ingénieux, en m’expliquant comment j’avais pu me laisser tromper par l’apparence : j’avoue qu’il m’embarrassa, mais sans me convaincre ; et mes observations postérieures, dont j’ai fait mention ci-dessus, m’ont confirmé dans ma première opinion.

Quoiqu’il en soit, cet événement m’a suggéré plusieurs réflexions sérieuses, et que je crois importantes : j’ai considéré que sans l’accident qui m’a éveillé ce jour-là si matin, j’aurais dormi environ six heures de plus, à la lueur des bougies. Cette dernière manière de s’éclairer, étant beaucoup plus coûteuse que la première, mon goût pour l’économie m’a conduit à me servir du peu d’arithmétique que je sais, pour faire quelques calculs sur cette matière, et je vous les envoie, messieurs, en vous faisant observer que le grand mérite d’une invention est son utilité, et qu’une découverte, dont on ne peut faire aucune usage, n’est bonne à rien. Je prends, pour base de mon calcul, la supposition qu’il y a 100 mille familles à Paris qui consomment chacune, pendant la durée de la nuit, et les unes dans les autres, une demi-livre de bougie ou de chandelle par heure : je crois cette estimation modérée, car quoique quelques-unes consomment moins, il y en a un grand nombre qui consomment beaucoup davantage. Maintenant je compte environ sept heures par jour, pendant lesquelles nous sommes encore couchés, le soleil étant sur l’horizon, car il se lève, pendant six mois, entre six et huit heures avant midi, et nous nous éclairons environ sept heures dans les vingt-quatre avec des bougies et des chandelles : ces deux faits me fournissent les calculs suivants.

Les six mois du 20 mars au 20 septembre me donnent 183 nuits ; je multiplie ce nombre par sept, pour avoir le nombre des heures pendant lesquelles nous brûlons de la bougie ou de la chandelle, et j’ai 1281 : ce nombre multiplié par 100 mille qui est celui des familles, donne 128 100 000 heures de consommation, à supposer, comme je l’ai dit, une demi-livre de bougie ou de chandelle consommée par chaque heure dans chaque famille, on aura 64 050 000 livres pesant de cire ou de suif consommés à Paris ; et si l’on estime la cire et le suif l’un dans l’autre au prix moyen de 30 sous la livre, on aura une dépense annuelle de 96 075 000 livres tournois, en cire et suif ; somme énorme, que la seule ville de Paris épargnerait en se servant, pendant les six mois d’été seulement, de la lumière du soleil, au lieu de celle des chandelles et des bougies ; et voilà, messieurs, la découverte que j’annonce, et la réforme que je propose.

Je sais qu’on me dira que l’attachement aux anciennes habitudes est un obstacle invincible à ce qu’on adopte mon plan ; qu’il sera plus que difficile de déterminer beaucoup de gens à se lever avant 11 heures ou midi, et que par conséquent ma découverte restera parfaitement inutile mais je répondrai qu’il ne faut désespérer de rien  : je crois que toutes les personnes raisonnables, qui auront lu cette lettre, et qui, par son moyen, auront appris qu’il fait jour aussitôt que le soleil se lève, se détermineront à se lever avec lui ; et quant aux autres, pour les faire entrer dans la même route, je propose au gouvernement de faire les règlements suivants :


1°. Mettre une taxe d’un louis sur chaque fenêtre qui aura des volets, empêchant la lumière d’entrer dans les appartements aussitôt que le soleil est sur l’horizon.

2°. Établir pour la consommation de la cire et de la chandelle dans Paris, la même loi salutaire de police qu’on a faite pour diminuer la consommation du bois pendant l’hiver qui vient de finir ; placer des gardes à toutes les boutiques des ciriers et des chandeliers, et ne pas permettre à chaque famille d’user plus d’une livre de chandelle par semaine.

3°. Placer des gardes qui arrêteront tous les carrosses dans les rues après la nuit fermée excepté ceux des médecins, des chirurgiens et des sages-femmes.

4°. Faire sonner toutes les cloches des églises au lever du soleil ; et si cela n’est pas suffisant, faire tirer un coup de canon dans chaque rue pour ouvrir les yeux des paresseux sur leur véritable intérêt.

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"Si les gens malhonnêtes comprenaient l’avantage qu’il y a à être honnête, ils deviendraient honnêtes par malhonnêteté"
Benjamin Franklin en 1977 (J.B. Greuze).

Toute la difficulté sera dans les deux ou trois premiers jours, après lesquels le nouveau genre de vie sera tout aussi naturel et tout aussi commode que l’irrégularité dans laquelle nous vivons ; car il n’y a que le premier pas qui coûte [1]. Forcez un homme de se lever à quatre heures du matin, il est plus que probable qu’il se couchera très volontiers à huit heures du soir ; et qu’après avoir dormi huit heures il se lèvera sans peine à quatre heures le lendemain matin. L’épargne de cette somme de 96 075 000 livres tournois, qui se dépensent en bougies et chandelles, n’est pas le seul avantage de mon économique projet. Vous pouvez remarquer que mon calcul n’embrasse qu’une moitié de l’année, et que par les mêmes raisons on peut épargner beaucoup, même dans les six mois d’hiver, quoique les jours soient plus courts. J’ajoute que l’immense quantité de cire et de suif qui restera après la suppression de la consommation de l’été, rendra la cire et le suif à meilleur marché l’hiver suivant et pour l’avenir, tant que, la réforme que je propose se soutiendra.

Quoique ma découverte puisse procurer de si grands avantages, je ne demande, pour l’avoir communiquée au public avec tant de franchise, ni place, ni pension, ni privilège exclusif, ni aucun autre genre de récompense, je ne veux que l’honneur qui doit m’en revenir si l’on me rend justice. Je prévois bien que quelques esprits étroits et jaloux me le disputeront ; qu’ils diront que les anciens ont eu cette idée avant moi, et peut-être trouveront-ils quelques passages dans de vieux livres pour appuyer leurs prétentions. Je ne leur nierai point que les anciens ont connu, en effet, les heures du lever du soleil ; peut-être ont-ils eu, comme nous, des almanachs où ces heures étaient marquées ; mais il ne s’ensuit pas delà qu’ils aient su ce que je prétends avoir enseigné le premier, qu’il nous éclaire aussitôt qu’il se lève : c’est là que je revendique comme ma découverte.

En tout cas si les anciens ont connu cette vérité, elle a été bien oubliée depuis et pendant longtemps, car elle est certainement ignorée des modernes ou au moins des habitants de Paris, ce que je prouve par un argument bien simple. On sait que les Parisiens sont un peuple aussi éclairé, aussi judicieux, aussi sage qu’il en existe dans le monde. Tous, ainsi que moi, ont un grand goût pour l’économie, et font profession de cette vertu ; tous ont de très bonnes raisons de l’aimer, chargés comme ils le sont des impôts très pesants qu’exigent les besoins de l’État : or cela posé, je dis qu’il est impossible qu’un peuple sage, dans de semblables circonstances, eût fait si longtemps usage de la lumière fuligineuse, mal saine et dispendieuse de la bougie et de la chandelle, s’il eût connu, comme je viens de l’apprendre et de l’enseigner, qu’on pouvait s’éclairer pour rien de la belle et pure lumière du soleil.  »

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Chronotype et mélatonine
Du matin ou du Soir ?
À chacun son sommeil !
(Image : Terman M, Terman JS. . CNS Spectr. 2005 ; 10 : 647- 66)

Voir les articles connexes du site dans la section "Sommeil et littérature..."
- "Textes d’auteur, et citations sur le sommeil".
- "Histoire de la médecine et sommeil".
- "La Prière de Maïmonide".
- Les conseils du sage "Ainsi parlait Zarathoustra"

P.-S. 
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Quelques liens externes pour en savoir plus...

Notes

[1A noter que Franklin ne préconisait pas de dérégler les montres, mais simplement de se lever plus tôt, contrairement à son émule Willett qui prévoyait d’avancer ou de reculer toutes les horloges de 20mn durant quatre dimanches consécutifs deux fois par ans !




Auteur | Contact | Copyleft | Traductions | derniere modif 29 octobre 2016.